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Avignon OFF. Avec plus de 1000 spectacles par jour et une centaine de lieux, le Festival Off, qui s’ouvre vendredi 10 juillet, perd la boule.
On a longtemps qualifié le Festival Off, manifestation autodidacte et un peu anarchique, de noms où se mariaient ironie condescendante et sympathie franchement avouée : grande foire ou marché du théâtre vivant, celui qu’on pratique aussi bien dans la capitale, dans les banlieues ou (sourire condescendant des Parisiens) en province ! On y découvrait des auteurs, des comédiens magnifiques et inconnus, des metteurs en scène prometteurs, des compagnies talentueuses. On chinait avec frénésie le spectacle rare, on rentrait chez soi la tête ébouriffée de pépites que les programmateurs audacieux n’hésitaient pas à acheter. Spectateurs ravis, tournées lucratives, la fête se prolongeait au-delà du très attendu mois de juillet. La poule aux œufs d’or s’est enfuie, la fête s’embourbe…
Catastr’Off. Cette année la marée montante de spectacles noie le plaisir, grille notre curiosité d’autant que l’épais programme, d’ordinaire entre nos mains au mois de juin, n’est paru que le 8 juillet. Jadis on se délectait, chez soi, en feuilletant cette mine aux trésors ; on cochait, on s’organisait pour débarquer à Avignon le feu aux joues, l’appétit aiguisé. Certes, on a pu entrer dans cette caverne d’Ali Baba, via internet. Mais cette consultation virtuelle étourdit plus qu’elle ne ravit. Où cliquer ? Comment comparer ? On s’énerve, on s’épuise, on éteint… On improvisera…
Apostr’Off. Avignon est devenue une grande vitrine du spectacle vivant. Le théâtre pur et dur claudique. Artistes lyriques, danseurs, musiciens et chanteurs saisissent l’aubaine d’une manifestation si tolérante. On paie (location du théâtre et des appartements), donc on joue. Le gouffre financier pour “faire” le Festival effraie mais semble ne rebuter que les compagnies théâtrales trop sérieuses, trop passionnées pour se lancer dans cette foire d’empoigne. Les affiches s’enchevêtrent sur les murs ; tous les moyens sont bons pour appâter le chaland : format agrandi, couleurs criardes, photos racoleuses, slogans douteux. On passe son chemin : trop c’est trop.
Limitr’Off. Lisons au hasard quelques titres révélateurs : “déjà un million de spectateurs”, “plus de 900 représentations”, “triomphe parisien”, “5ème année de succès”, etc. Si le succès est tel, que viennent faire ces spectacles à Avignon ? Encombrer un programme déjà saturé, racler quelques euros supplémentaires, espérer des prolongations ? De grands noms du théâtre n’hésitent plus à fréquenter le Off. Jadis on s’en émerveillait, désormais cette participation diffuse de drôles d’odeurs. Les étoiles ont-elles besoin de la lumière avignonnaise pour retrouver un peu de leur éclat ? Le Off joue les banquiers d’une saison parisienne qui a déploré, on le sait, de bien maigres recettes. Le Off comme bouée de sauvetage ? Changeons de cap.
On s’escl’Off. Il faut à tout prix (et le billet d’entrée n'est pas bon marché !) convaincre le spectateur, donc garantir un rire en continu. Équation simpliste ! Les one-man shows se multiplient jusqu’à la nausée, les accroches ne brodent pas dans la dentelle : “rire non stop”, “Il faut le voir pour le croire”, “du jamais vu”, “à hurler de rire”… Les camelots de jadis vantant leurs remèdes miracle n’auraient pas fait mieux. Après les comiques “à voir absolument”, voici les spectacles à comédien unique où fleurissent les incontournables “drôle et émouvant” et autre “langage décalé”. Ionesco et Beckett rient sous cape. Le théâtre se réduit à un acteur qui souvent ne joue que des adaptations littéraires. Paresse des temps modernes où quelques auteurs dramatiques kamikazes se risquent, malgré tout, à écrire de vrais monologues théâtraux où l’énergie du moment se substitue aux incontournables récits extraits de notre meilleure littérature.
Doubl’Off. Quand on tient un semblant de réussite, on s’y agrippe, on en remet une, deux, voire cinq couches. Les reprises fleurissent comme des champignons : on lit fréquemment “succès 2007” ou pire “succès 1998” ! Le festivalier courra vers elles, son porte-monnaie n'étant pas extensible. Ou bien il choisira les auteurs qu’il connaît . Les noms de Ribes, Dubillard, Duras, Nothomb, Bergman, Ionesco, Camus, Lagarce, Melquiot, Dario Fo et bien sûr Molière (souvent “adapté”) dansent une farandole rassurante. L’inconnu fait peur et pourtant n’était-ce pas le formidable pari que tentait le Festival Off ? Découvrir, se tromper, s’enthousiasmer sur du neuf, éprouver cette fascinante émotion d’assister à quelque chose de vrai, de spontané, de “couillu”?
Saisir l’Off (re). Malgré toutes les scories qui gangrènent cette hémorragie de spectacles, le Off, si on sait l’autopsier avec la patience d’un archéologue, peut encore satisfaire notre soif de nouveautés. Il faut piocher, décortiquer le programme (enfin là !), traquer le courage de certaines compagnies qui osent, encore et toujours, se frotter à des œuvres audacieuses au point d’y investir toute leur énergie et toutes leurs maigres ressources financières. Être un festivalier novateur, curieux, chaleureux face aux vraies créations, aux auteurs sortis de l'ombre. On s’y perd parfois. On y gagne toujours. Alors, haut les cœurs !
Jean-Louis Châles
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