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Jeudi 21 Août 2008
Par : Bureau de presse
Mis en ligne : 21 août
Dix soldats français tués dans des combats avec les taliban. Vingt et un blessés. La guerre n’est pas une abstraction. Pour les familles et les proches de ces soldats, jeunes pour la plupart, c’est l’irruption dans la vie quotidienne du deuil et de la souffrance. Du désarroi peut-être. La mort d’un soldat n’est pas un accident. On entend désormais parler le plus souvent de missions de maintien de la paix, d’assistance aux populations. Ces morts viennent rappeler que notre pays est en guerre, en Afghanistan et que la guerre tue.

Sarkozy se dit résolu « à poursuivre la lutte contre le terrorisme » et que « la cause est juste, c’est l’honneur de la France et de ses armées que de la défendre ». Est-ce le cas ? Les taliban, chassés du pouvoir en 2001, veulent le reconquérir et mènent pour cela une lutte sans relâche. Mais malgré sept ans de guerre et 70 000 soldats sur place, ni les forces de l’OTAN ni les forces directement sous commandement américain ne sont parvenues à les contenir, en s’enlisant dans ce qu’il faut appeler une sale guerre.

Les taliban semblent au contraire plus forts que jamais. Les politiques de développement et de reconstruction en revanche sont toujours balbutiantes, les sommes versées disparaissent dans les réseaux multiples de la corruption, le trafic de l’opium est florissant qui profite aussi bien aux taliban qu’aux seigneurs de la guerre ou aux chefs de clan. Le pouvoir vient d’adopter une nouvelle Constitution approuvée par l’occident qui définit l’Etat afghan comme un État islamique fondé sur la loi coranique, c’est à dire la charia. Et ce serait ce pouvoir qui aurait à coeur de conduire la marche du pays vers la démocratie ?

Les USA comme Sarkozy justifient la guerre afghane par la lutte contre le terrorisme. Il n’en est rien sur le terrain en termes militaires comme il n’en est rien dans le monde en termes politiques. Le terrorisme ne naît pas forcément du désordre du monde mais il s’en repaît.

« La présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive » disait Sarkozy le 26 avril 2007. Ils s’inscrivaient dans la continuité des distances prises par Chirac vis à vis des intérêts américains dans cette région du monde et de ce qui était devenu selon l’expression convenue un bourbier. Mais le 3 avril dernier, il annonçait à Bucarest au sommet de l’OTAN l’envoi de 800 soldats français en Afghanistan en plus des 2200 qui y étaient déjà. Une décision régalienne prise sans vote du Parlement, les députés étant simplement autorisés à s’exprimer selon le vieux principe « Cause toujours, tu m’intéresses ».

Dans le même élan, la France revenait dans le commandement intégré de l’OTAN et signait de fait son alignement sur la stratégie géopolitique de l’administration Bush. Le monde en ces jours d’août devient inquiétant. A la crise économique s’ajoute la tension dans le Caucase et comme un retour à un climat de guerre froide.Le chaos afghan vient rappeler que dans cette partie du monde, comme un domino entre les puissances nucléaires que sont la Chine, l’Inde, le Pakistan, la Russie, dans ce maillon entre les champs de pétrole et les terminaux pétroliers, une autre partie se joue, orchestrée par les USA et l’OTAN.Elle n’a rien à voir avec l’établissement de la démocratie mais a pour enjeu le contrôle du monde. L’OTAN qui fut pendant la guerre froide l’organisation militaire faisant face à l’URSS au nom de l’équilibre entre les superpuissances est maintenant le bras armé, partout dans le monde, de la superpuissance américaine. La France n’a rien à y gagner. Elle y perd, tragiquement.

Jeudi 21 Août 2008

L'Humanité:

Nicolas Sarkozy avait annoncé le renforcement des effectifs militaires français en Afghanistan devant le Parlement britannique le 26 mars, lors d’une visite d’État au Royaume-Uni.

L’envoi de 700 hommes supplémentaires dans l’Est afghan, confirmée officiellement lors du sommet de l’Otan à Bucarest, le 3 avril, avait été vivement critiquée par l’opposition française, qui s’inquiétait d’un enlisement dans un "nouveau Vietnam".

A l’époque, 68% des Français se déclaraient hostiles à cette décision.

Durant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait pourtant affirmé que l’armée française n’avait pas vocation à rester "indéfiniment" sur le sol afghan. Le 26 avril 2007, dans l’entre-deux-tours, il déclarait sur France 2 : "La présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive".

Le discours a changé au nom de la "realpolitik" - un atlantisme jugé excessif par l’opposition - et d’une volonté de réintégrer la France dans le commandement intégré de l’Otan, qu’elle a quitté en 1966.

Au total, 2.600 militaires français sont déployés sur le sol afghan dans le cadre de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), sous commandement de l’Otan.

Jeudi 21 Août 2008

Soldats tués en Afghanistan : la colère d'un père

"Le gouvernement doit arrêter d’envoyer des enfants se faire tuer", dit le père de Julien Le Pahun, l’un des dix soldats tués lundi lors de combats, qui met en cause la décision d’envoyer des soldats novices et s’interroge sur l’engagement français en Afghanistan.

Le père de Julien Le Pahun, l’un des dix soldats tués lundi lors de combats contre les talibans en Afghanistan, est un homme en colère : "Il faut que le gouvernement arrête d’envoyer des enfants se faire tuer, a-t-il déclaré, se faire trucider dans un stand de tir organisé car pour une première mission, c’était mission impossible". Dévoilant que les soldats envoyés en Afghanistan pouvaient être des soldats novices, "qui n’ont qu’un an de formation", expédiés sur un front qui est horrible".

Le père de Julien, qui allait avoir 20 ans mercredi, insiste : "protégeons les autres enfants pour que ça ne se reproduise plus jamais et envoyons plutôt des troupes aguerries".

Il "ne compte pas en rester là" et entend demander au président de la République Nicolas Sarkozy "d’expliquer ce qui s’est réellement passé car il y a beaucoup de questions".

Car Joël Le Pahun révèle le climat dans lequel vivent les soldats : "Je l’appelais quasiment tous les jours. Il avait très peur et la dernière fois que je l’ai entendu vendredi il m’a raconté qu’ils étaient passés dans un corridor et que s’il y avait eu des taliban, ils seraient tous morts. Je pense que c’est ce qui s’est passé lundi".

Au-delà, Joël Le Pahun effectue une lecture plus large de l’engagement français en Afghanistan. "Nous n’avons pas les mêmes intérêts économiques que les Etats-Unis pour justifier notre présence en Afghanistan, alors pourquoi sommes-nous le suppôt des Américains ?"

Des témoignages de soldats accablants

Dans le journal Le Monde, d’autres soldats blessés lors de l’embuscade de Saroubi dénoncent des erreurs de commandement sous couvert de l’anonymat. Selon ces témoignages recueillis, le nombre des victimes s’expliquerait par "la lenteur de la réaction du commandement et de sérieux problèmes de coordination." L’unité de reconnaissance chargée d’approcher le col à pied "est restée sous le feu ennemi pendant près de quatre heures sans renfort", raconte un soldat.

Le quotidien ajoute que les frappes aériennes de l’Otan visant à permettre aux soldats de s’extraire du guet-apens ont parfois raté leur cible et "touché des soldats français." Pour le Monde, contrairement à la version officielle, les victimes ne sont pas toutes mortes lors des premiers tirs ennemis mais "au fil des affrontements."

La hiérarchie militaire fait bloc

Leur hiérachie sur le terrain invite à prendre du recul avant de tirer une telle conclusion. "Il est vraiment facile de juger de très loin dans son fauteuil. Il faut prendre le déroulement de toute l’opération dans le détail, à tête reposée", répond le lieutenant-colonel Bruno Louisfert, adjoint à la communication du général Michel Stollsteiner, commandant de la région de Kaboul. Selon lui, les soldats cités par le quotidien n’ont peut-être pas une vision globale des événements."Les gens arrivent, c’est extrêmement violent, extrêmement difficile, extrêmement fatigant. Ils ont une vision très parcellaire des choses et parfois contradictoire". Mardi, le général Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées, avait estimé lors d’une conférence de presse à Paris "qu’il n’y avait pas eu d’erreurs des soldats sur le terrain."

De son côté, le colonel Jacques Aragonès, patron du 8e RPIMa dont 8 soldats ont été tués, a assuré mercredi que ses hommes "étaient prêts et plus que prêts" pour assurer leur mission en Afghanistan."Je ne connais pas d’unité de l’armée française qui se soit mieux préparée que nous", a-t-il renchéri, précisant que les hommes de son régiment avaient reçu une "préparation spécifique" de six mois avant d’être déployés en Afghanistan.

Cependant, l’officier admet qu’il était, avant de partir, "intimement persuadé que tous ne reviendraient pas vivants de cette mission".

Le ministre de la Défense, Hervé Morin, a expliqué jeudi qu’une "armée professionnelle est une armée forcément de jeunes" en réponse aux critiques sur le trop jeune âge et un manque d’expérience des soldats français envoyés en Afghanistan.

"Ce sont des hommes qui sont dans un régiment d’élite, le 8e RPIma de Castres, et donc ils ont toute la formation nécessaire pour ça", a-t-il fait valoir, mais, a-t-il ajouté, "ce qui est évident c’est qu’avec l’Afghanistan nous connaissons des opérations militaires qui sont d’un autre ordre, d’une autre violence que tout ce que nous avons connu jusqu’alors".

"C’est à cela que nous devons nous préparer, en réfléchissant, en faisant ce que nous appelons le retour d’expérience, c’est-à-dire en tirant les conséquences en matière d’équipement sur l’accompagnement militaire de nos opérations et des missions qui sont menées en Afghanistan", a-t-il dit. Le ministre doit recevoir les familles "pour leur donner toutes les explications et tous les éléments d’information."

Un hommage national était rendu aux Invalides jeudi matin aux dix soldats.

Mercredi 20 Août 2008
De bonne foi

"Espérons que les soupçons d'une renaissance du fascisme, en Italie, sous d'autres formes se révéleront infondés."

 

C'est ce que souhaite le journal catholique italien "Famiglia Cristiana" dans un éditorial cinglant contre le parti au pouvoir de Silvio Berlusconi. Et, après des prises de position marquée contre le fichage des enfants roms ou la sécurisation des lieux publics par l'armée, il semblerait que l'édito soit la goutte d'eau. Tous les élus de droite montent au créneau contre l'habdomadaire catholique qui finit par appraître comme le seul organe "subversif" de la presse italienne. Inquiétant?

Mercredi 20 Août 2008

Reportage au coeur de la cité interdite

 Le Point

Dominique Dunglas

Reportage au coeur de la cité interdite

La cité des Vele (Les Voiles)

Toile de fond de Gomorra , la cité des Vele, les "Voiles". Un projet urbanistique hallucinant des années 60 devenu le plus grand supermarché européen de vente de drogue au détail. Visite guidée.

Cocaïne, héroïne, hasch, "korbet" - à base de déchets d'héroïne - et toutes les drogues synthétiques : dans la Voile jaune, le business débute dès sept heures du matin. Le hall principal est occupé par les dealers qui contrôlent l'accès aux garages. Baisser la tête et éviter de croiser les regards...

La Voile est composée de deux bâtiments de 14 étages, longs de 140 mètres et distants l'un de l'autre de 8 mètres. Il n'y a pas d'ascenseurs, car ils ont été volés avant d'entrer en fonction. Dans l'espace commun, où le soleil ne pénètre jamais, un réseau de couloirs et de passerelles métalliques distribue les appartements.

Encadrements de fenêtre arrachés, béant sur des pièces vides ou remplies de gravats et de matelas éventrés... Certains appartements sont murés et les passerelles conduisant aux étages supérieurs ont été arrachées. Comme dans Blade Runner ou dans une immense prison qui aurait subi une révolte et serait hantée de présences fantomatiques : une femme obèse et un bébé aperçus dans une pièce, un arriéré mental errant dans l'escalier, un enfant qui court au loin. Il y a davantage de vie au rez-de-chaussée, dans les garages transformés dès les années 70 en habitations par les squatteurs et devenus territoire exclusif des dealers.

Rap obsédant

Le silence est en permanence percé par des hurlements qui résonnent dans la cathédrale de béton et de fer : "L'école !", "La villa !" Ce sont les sentinelles, des mineurs sans casier judiciaire, qui indiquent le passage d'une voiture suspecte - la police ou les hommes d'un clan adverse - sur le côté de l'école ou celui de la villa. "C'est bon !" Le danger s'éloigne. Si les flics débarquaient, la sentinelle hurlerait "Maria !", et l'armée de l'ombre se disperserait dans le dédale de couloirs. Un rap obsédant qui résonne dans tout Scampìa, un quartier de 100.000 habitants au nord de Naples. Car la Camorra ne contrôle pas que le territoire des quatre Voiles (la jaune, la rouge, la bleue et la tour). Elle règne également sur le Lot T, les Maisons bleues, les Maisons des Schtroumpfs, le quartier des Fleurs - plus connu sous le nom de "Tiers-Monde" -, le parc de la Poste ou sur les dizaines de piazze de deal, qui rapportent 500.000 euros par jour.

"Les Voiles comme les autres piazze sont imprenables, explique le procureur antimafia de Naples, Franco Roberti. Pour faire une descente, il faut mobiliser 500 hommes pour ne confisquer au mieux qu'un ou deux kilos. La drogue arrive en permanence en petite quantité. On se manifeste pour ne pas laisser toute l'initiative aux camorristes. Mais lutter contre la vente au détail, ça revient à vider la mer avec une cuillère."

Lorenzo et Rita habitent dans la Voile jaune depuis vingt-huit ans. Ils y ont squatté un appartement après le tremblement de terre de 1980, qui a détruit le logement d'une pièce dans lequel ils vivaient à dix. Sans travail, Lorenzo se débrouille. Rita doit passer dix-huit heures par jour en respiration assistée et jamais un médecin ne l'a visitée aux Voiles. L'électricité est branchée sur la cage d'escalier. L'univers de Rita se résume à un canari sur le balcon, un aquarium géant, un vieux canapé, une télé ou défilent en permanence les images de Gomorra (en DVD pirate) - dans lequel Lorenzo joue un petit rôle. "Heureusement, les garçons me montent les bouteilles d'oxygène. Et toutes les semaines, ils font les courses pour l'infirme du septième." Les garçons ne sont autres que les dealers qu'elle a vus grandir dans les couloirs de la Voile. "Si tu t'occupes de tes affaires, il ne t'arrive rien. Les dealers font un métier de merde et ils risquent la prison. C'est normal qu'ils se méfient. Mais, dans les Voiles, personne n'a jamais fait fortune avec la drogue et beaucoup sont morts. Les boss qui gagnent des millions, on ne les a jamais vus."
Le silence est en permanence percé par des hurlements qui résonnent dans la cathédrale de béton et de fer : "L'école !", "La villa !" Ce sont les sentinelles, des mineurs sans casier judiciaire, qui indiquent le passage d'une voiture suspecte - la police ou les hommes d'un clan adverse - sur le côté de l'école ou celui de la villa. "C'est bon !" Le danger s'éloigne. Si les flics débarquaient, la sentinelle hurlerait "Maria !", et l'armée de l'ombre se disperserait dans le dédale de couloirs. Un rap obsédant qui résonne dans tout Scampìa, un quartier de 100.000 habitants au nord de Naples. Car la Camorra ne contrôle pas que le territoire des quatre Voiles (la jaune, la rouge, la bleue et la tour). Elle règne également sur le Lot T, les Maisons bleues, les Maisons des Schtroumpfs, le quartier des Fleurs - plus connu sous le nom de "Tiers-Monde" -, le parc de la Poste ou sur les dizaines de piazze de deal, qui rapportent 500.000 euros par jour. "Les Voiles comme les autres piazze sont imprenables, explique le procureur antimafia de Naples, Franco Roberti. Pour faire une descente, il faut mobiliser 500 hommes pour ne confisquer au mieux qu'un ou deux kilos. La drogue arrive en permanence en petite quantité. On se manifeste pour ne pas laisser toute l'initiative aux camorristes. Mais lutter contre la vente au détail, ça revient à vider la mer avec une cuillère." Lorenzo et Rita habitent dans la Voile jaune depuis vingt-huit ans. Ils y ont squatté un appartement après le tremblement de terre de 1980, qui a détruit le logement d'une pièce dans lequel ils vivaient à dix. Sans travail, Lorenzo se débrouille. Rita doit passer dix-huit heures par jour en respiration assistée et jamais un médecin ne l'a visitée aux Voiles. L'électricité est branchée sur la cage d'escalier. L'univers de Rita se résume à un canari sur le balcon, un aquarium géant, un vieux canapé, une télé ou défilent en permanence les images de (en DVD pirate) - dans lequel Lorenzo joue un petit rôle. "Heureusement, les me montent les bouteilles d'oxygène. Et toutes les semaines, ils font les courses pour l'infirme du septième." Les ne sont autres que les dealers qu'elle a vus grandir dans les couloirs de la Voile. "Si tu t'occupes de tes affaires, il ne t'arrive rien. Les dealers font un métier de merde et ils risquent la prison. C'est normal qu'ils se méfient. Mais, dans les Voiles, personne n'a jamais fait fortune avec la drogue et beaucoup sont morts. Les boss qui gagnent des millions, on ne les a jamais vus."

Dommages collatéraux

Les assis­tantes sociales, non plus. Misère, chômage, analphabétisme - les habitants des Voiles parlent le dialecte napolitain et rares sont ceux qui maîtrisent l'italien - font le lit d'une Camorra qui joue le pompier social et fait vivre plusieurs milliers de familles de Scampìa. À condition de payer le prix du sang. La dernière guerre de la Camorra, qui a opposé en 2004 et 2005 le clan dominant des Di Lauro aux "Espagnols", un cartel de sécessionnistes, a fait 80 morts. "On ne sortait plus à la tombée de la nuit et les mères n'envoyaient plus les enfants­ à l'école, se souvient Rosario Esposito La Rossa, qui avait 14 ans à l'époque.­ Il était interdit de porter un casque en motocyclette parce qu'on risquait d'être pris pour un tueur du clan adverse." Antonio Landieri, cousin de Rosario, qui était infirme et n'avait rien à voir avec la Camorra, a été tué d'une balle perdue alors qu'il jouait au baby-foot. Un des nombreux dommages collatéraux de la guerre de Scampìa.

Ironie du sort, conçues dans les années 60, les Voiles sont nées comme un projet urbanistique ambitieux. C'était l'époque où le groupe britannique Archigram et Kenzo Tange à Tokyo théorisaient sur les mégastructures qui devaient apporter le bonheur aux masses laborieuses. Les Voiles sont filles de ces utopies urbanistiques. "Dans son projet, l'architecte Franz Di Salvo a voulu recréer les bassi napolitains, ces habitations populaires en rez-de-chaussée qui débordaient dans la rue et permettaient une vie collective, explique l'architecte Pasquale Belfiore. Di Salvo a inventé le basso à étages."

Dommage que l'idée n'ait jamais fonctionné.
Les assis­tantes sociales, non plus. - les habitants des Voiles parlent le dialecte napolitain et rares sont ceux qui maîtrisent l'italien - font le lit d'une Camorra qui joue le pompier social et fait vivre plusieurs milliers de familles de Scampìa. À condition de payer le prix du sang. La dernière guerre de la Camorra, qui a opposé en 2004 et 2005 le clan dominant des Di Lauro aux "Espagnols", un cartel de sécessionnistes, a fait 80 morts. "On ne sortait plus à la tombée de la nuit et les mères n'envoyaient plus les enfants­ à l'école, se souvient Rosario Esposito La Rossa, qui avait 14 ans à l'époque.­ Il était interdit de porter un casque en motocyclette parce qu'on risquait d'être pris pour un tueur du clan adverse." Antonio Landieri, cousin de Rosario, qui était infirme et n'avait rien à voir avec la Camorra, a été tué d'une balle perdue alors qu'il jouait au baby-foot. Un des nombreux dommages collatéraux de la guerre de Scampìa. Ironie du sort, conçues dans les années 60, les Voiles sont nées comme un projet urbanistique ambitieux. Les Voiles sont filles de ces utopies urbanistiques. Dommage que l'idée n'ait jamais fonctionné.
Glacés en hiver, brûlants en été et remplis d'amiante, les appartements se sont révélés invivables. Sombres et exposées à tous les vents, les passerelles n'ont pas alimenté la convivialité, mais la haine. Les infra­structures n'ont pas suivi et les Voiles se sont transformées en ghettos. Les squatteurs les ont envahies après le tremblement de terre de 1980. La Camorra a alors profité de la concentration de marginaux pour gan­grener les immeubles un à un et fonder le plus grand supermarché européen de vente de drogue au détail.

Trois des sept Voiles ont déjà été abattues et les quatre restantes le seront au fur et à mesure que les 110 familles qui y habitent encore seront relogées. Un comité milite cependant pour la conservation d'une Voile, "pour témoigner". Témoignage d'une utopie qui a accouché d'un monstre.
Une organisation militaire régit la distribution. Au plus bas de l'échelle, les courriers, le plus souvent des mineurs, sillonnent les rues du quartier en scooter pour 1000 euros par mois. Les sentinelles qui surveillent les accès aux " piazze " touchent, elles, 1500 euros. Les dealers qui sont au contact des drogués encaissent 2000 euros. Toute cette main-d'oeuvre n'est jamais en contact avec les chefs et est souvent elle-même composée de drogués. Le responsable d'une piazza qui fournit la drogue aux dealers est en revanche un camorriste confirmé qui gagne entre 7.000 et 10.000 euros par mois. Les tueurs sont, eux, payés à la tâche : 2500 euros par homicide... Une organisation qui permettait au clan Di Lauro de facturer 500.000 euros par jour.
Les acquéreurs ne sont pas au contact direct des dealers. Une barrière, un grillage ou une herse les sépare. Le client passe sa commande et la drogue arrive d'un étage supérieur dans un petit panier. Les sentinelles surveillent en permanence les environs. Et si la police tente une descente, dealers et clients ont plusieurs issues de secours. De l'avis même des enquêteurs, les piazze de Scampia sont imprenables.

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