Intervention de Roger Martelli
Communisme : les usages sociopolitiques contemporains
14 mai 2008
Il n’est pas si facile de cerner les usages contemporains du terme de communisme. Par commodité, je suggérerai ici trois grands champs de son utilisation.
1. L’usage dominant rabat le terme de communisme sur les formes étatiques qu’il a prises au XXe siècle : on parle d’États communistes, de bloc communiste, de régimes communistes. Sans doute ce qualificatif peut-il être à juste titre récusé : la tradition trotskiste a toujours dénoncé la « dégénérescence » de l’État ouvrier et beaucoup de communistes expliquent aujourd’hui que ces régimes n’avaient rien de communistes, au mieux s’en tenaient à l’étape dite « socialiste », au pire contredisaient l’idéal communiste. Sans doute y a-t-il du vrai dans ces propos ; il n’en reste pas moins que ces négations pratiques de l’idéal ont été le fait de partis communistes, de militants communistes et qu’elles se sont accomplies au nom du communisme. C’est sur ce constat simple que s’appuie l’idéologie dominante pour superposer entièrement le concept de communisme et la réalité des pouvoirs exercés en son nom. C’est ainsi qu’elle associe le terme de communisme à d’autres, ouvertement dépréciatifs : celui de « stalinisme » (dont la pensée anticommuniste explique qu’elle n’est pas une perversion du communisme mais sa vérité profonde) ou celui de totalitarisme (qui fonde la condamnation, dans un même ensemble indifférencié, des fascismes et du stalinisme, des crimes staliniens et du génocide nazi).
2. Le second champ d’usage s’écarte des systèmes de pouvoir et se concentre sur l’action collective construite autour de la référence idéologique au communisme. Le « communisme » fonctionne alors comme un terme politique désignant une prise de parti, une position occupée dans l’espace politique. Cette position peut se définir positivement ou négativement. On s’autodéfinit soi-même comme communiste par distinction avec les autres postures, surtout les plus proches : on est « communiste » parce que l’on n’est pas « socialiste » ou « radical ». En gros, on est communiste parce qu’on adopte le choix « révolutionnaire » et non pas l’option « réformiste », qu’on est pour la rupture avec l’ordre dominant et non pour l’adaptation à ses normes et à ses règles.
Cette prise de parti a connu un bonheur variable dans les pays du capitalisme dit « avancé ». Très souvent, elle a bénéficié d’un espace d’influence réduit, parfois marginal. Ce n’a pas été le cas en France jusqu’à présent. Sans doute parce que le communisme politique a été en quelque sorte « inventé » en France. Sans doute aussi parce que le socialisme des origines (celui de la charnière des XIXe et XXe siècles) s’est inséré directement dans une tradition démocratique et plébéienne qui n’a jamais été elle-même marginalisée (la France est en effet entrée dans la modernité bourgeoise, non par le fait d’une révolution par en haut, mais sur la base d’une révolution à la fois « en haut » et « en bas »).
En tout cas, la grande originalité française a été que le communisme s’est identifié massivement à un parti politique (le PCF) qui a occupé une place centrale à gauche entre 1945 et 1981. Il y a toujours eu du communisme en dehors du PCF : celui des autres héritiers du bolchevisme qu’ont été par exemple les trotskistes ; celui aussi des communismes non-marxistes, représentés par exemple par les anarchistes de l’Alternative libertaire. Mais ces communismes ont longtemps été marginalisés et soigneusement occultés ou violemment refusés par le PCF lui-même. En bref, si l’on raisonne en termes de masse, le communisme politique en France a longtemps fait corps, pour l’essentiel, avec l’espace du communisme français. Quand on parlait d’espace communiste, d’électorat communiste, de culture communiste ou de communisme municipal, c’est à l’espace marqué directement par la présence et l’action du PCF.
3. Enfin – et c’est le troisième champ d’usage – le communisme moderne renvoie de façon plus savante à l’héritage théorique et politique de Marx. Cet héritage, bien sûr, est complexe et inclut des éléments très différents. En général, la prise communiste de parti s’est associée, dans des combinaisons différentes, des conceptions de la société et de ses dynamiques, des conceptions de la révolution et des conceptions de l’action collective et du « parti ». Impossible donc de simplifier ce qui n’est que complexité. J’ai pourtant l’impression que quatre éléments constituent une sorte de « noyau dur » de délimitation du communisme sur un peu plus d’un siècle et demi. Ces quatre éléments sont autant de convictions ou d’affirmations.
La première conviction est que le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire mais la forme la plus élaborée des sociétés de classe fonctionnant sur les registres de l’exploitation et de l’aliénation. Qui veut obtenir la justice et la liberté (c’est le coeur des déterminations de gauche) doit donc se placer dans la perspective d’un au-delà du capitalisme, dans un non-capitalisme, dans une perspective de mise en commun (le communisme) et non d’appropriation par quelques uns.
La seconde conviction est que cette construction d’un monde post-capitaliste passe, non par une adaptation au système dominant, mais par son dépassement-abolition et donc par une « révolution ». Sans doute considère-t-on au XIXe siècle que cette révolution sera presque inévitablement violente, mais l’essentiel est moins la forme du processus que le contenu de rupture qu’il est censé accomplir.
La troisième conviction est qu’il ne peut y avoir de dépassement et de révolution sans leviers pour les rendre possibles dans la pratique. Il convient donc, à chaque moment, de définir les forces sociales qui servent de point d’appui (en 1848, le prolétariat ouvrier), la critique sociale concrète par laquelle elles agissent (la « lutte des classes ») et les formes collectives qui font de la classe un sujet historique et non pas une simple catégorie sociologique (au XIXe et au XXe siècles, le mouvement ouvrier).
La quatrième conviction est que le communisme ne peut pas être un « mouvement réel » s’il ne s’inscrit pas en action collective. Pas de communisme et pas de communistes sans « parti communiste ». Ce collectif de communistes peut prendre des formes extrêmement variables ; l’essentiel est que les « communistes » se constituent en collectif assumé, fût-ce à l’intérieur de structures qui ne se définissent pas expressément comme communistes.
Au sens strict du terme, sont »communistes » celles et ceux qui, dans la diversité de leurs formes d’existence et de conscience, font leurs ces quatre affirmations.
4. J’ai pour l’instant évoqué un terme dont un peut décrire les usages, de façon plus ou moins raffinée. Mais le communisme n’est pas seulement une question de mots. C’est une construction historique, dans des contextes particuliers. À chaque moment, le communisme se décline à partir de grands enjeux : autour de ces enjeux, il appartient aux communistes, qu’ils soient ou non membres d’un « parti communiste » institué, de faire des choix politiques. Aujourd’hui, je perçois trois enjeux principaux à cette construction et à ces choix.
4.1. Le premier enjeu tourne autour de la modernité ou de l’obsolescence du parti pris communiste lui-même. On peut plaider l’idée que le communisme est une étape de l’histoire humaine, ouverte par la première révolution industrielle et refermée par le double effet des mutations technologiques (la montée du capitalisme « informationnel », « cognitif » ou « de services » au détriment du capitalisme industriel) et de la chute des systèmes communistes de l’Est européen. Si cette hypothèse est vraie, il est naturel de s’assigner pour tâche d’élaborer de nouvelles synthèses, de définir d’autres « paradigmes », à partir de l’écologie par exemple. Dans ce cas, l’éloignement global à l’égard de toute référence au communisme, théorique ou pratique, paraît rationnelle.
Mais on peut penser au contraire que la posture communiste est plus moderne aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1848 quand Marx et Engels écrivaient le Manifeste du Parti communiste. En leur temps, le capitalisme était à ses débuts dans sa forme industrialo-financière dominante ; il était inséré dans des sociétés encore largement marquées par l’Ancien régime féodal et rural. Or que décrivaient nos deux jeunes intellectuels allemands ? Un capitalisme universalisé étendu à l’ensemble du globe, une marchandise dont l’empire s’est étendu à toutes les sphères de la vie sociale, où l’égoïsme de la concurrence s’est imposé comme le maître suprême de l’ordre social. Ce qu’ils décrivent, comme par anticipation, ce n’est pas leur capitalisme mais le nôtre. Quand la norme du capital devient à ce point le régulateur général de toute forme sociale, il n’y a rien de plus réaliste, pour qui veut corriger les méfaits du système, que de s’attaquer aux mécanismes fondamentaux qui les produisent. Le problème est que, si cette intuition est vraie, elle nous place devant un étonnant paradoxe : le parti pris communiste est moderne, mais le communisme politique est dans une crise sans précédent. À peu près partout, en tout cas dans les pays de capitalisme « avancé », le communisme politique est affaibli, porté vers les marges de l’influence politique.
4.2. Le deuxième enjeu est donc de comprendre les racines et la portée d’une telle crise. Là encore, il y a deux grands types de réponse possible. On peut considérer que cette crise n’est qu’un moment passager, lié à l’effondrement de l’URSS et des pouvoirs « communistes ». Il ya un communisme et un seul depuis le milieu du XIXe siècle et l’exacerbation des contradictions capitalistes finira bien par faire revenir le balancier du bon côté. L’Histoire procède toujours par grands cycles : celui que nous est défavorable ; un cycle plus fécond reviendra, dans un laps de temps plus ou moins long. Mais on peut aussi adopter un autre point de vue qui part de l’idée que le communisme, phénomène inscrit dans la longue durée (à la limite, il n’est « né » ni en 1917 ni en 1848), n’existe que sous des formes particulières différentes selon les périodes. Au début du XXe siècle, entre le Que faire ? de Lénine (1902) et la mise en place du mouvement communiste, émerge une phase que l’on peut qualifier de « bolchevique », appuyée à la fois sur une conception de la révolution et sur une conception du parti. Au-delà des péripéties particulières, la crise actuelle du communisme indique que nous sommes arrivés à la fin de la phase « bolchevique » du communisme politique.
Si l’on suit la première réponse (la crise est un moment conjoncturel), il n’y a pas lieu d’introduire une nouvelle rupture dans l’histoire communiste : il faut procéder à des adaptations, mais pas à une révolution interne ; sur le fond, il suffit de continuer, éventuellement en faisant le dos rond, en attendant des conjonctures plus favorables. Mais si on choisit la seconde piste de réponse (nous sommes arrivés à la fin d’une période du communisme politique), on doit au contraire considérer que le temps est venu, comme au début du XXe siècle, de faire entrer le communisme politique dans une ère franchement nouvelle. Il a été dit tout à l’heure que le communisme politique se structurait autour de quatre grandes affirmations. Si l’on suit la première piste, il suffit de répéter à l’identique ces quatre convictions ; si l’on suit la seconde, il faut tout à la fois considérer que les affirmations fondatrices sont vraies et qu’il faut les reformuler de fond en comble : la manière dont on peut « dépasser » le capitalisme jusqu’à sa négation complète ; la manière dont se construit en pratique la négation du capital contemporain ; la pratique politique collective qui rend possible cette négation et les formes qui peuvent faire vivre le communisme politique dans la situation historique nouvelle.
4.3. On rencontre là le troisième enjeu fondamental de définition concrète du communisme contemporain. C’est celui de la force communiste elle-même. Depuis 1848, avons-nous dit, la référence au communisme est inséparable de celle d’un « parti communiste » : pas de communisme sans collectif de communistes. Mais la forme prise par ce collectif n’a pas été toujours la même. Quand Marx et Engels évoquent le « parti communiste » de leur titre, ils n’ont pas en tête les partis communistes concrets auxquels nous nous sommes habitués au XXe siècle. Quand ils écrivent, les partis politiques n’existent même pas. Au moment où se met en place la première forme organisée de communisme politique, la Première Internationale, elle a plus la forme d’un réseau d’associations diverses, partisanes ou non (syndicats, associations diverses) que celle d’un parti politique proprement dit. Au XXe siècle, nous nous sommes accoutumés à une forme très centralisée et hiérarchique de PC, sur le modèle de fonctionnement de l’État. Cette forme était cohérente avec la fonction qui était alors assignée au parti : constituer une avant-garde « savante » (capable de décrypter les contradictions de la réalité), en mesure de donner au peuple la « conscience révolutionnaire » qui lui manque et capable de le guider vers une prise de pouvoir dont on subodore qu’elle sera violente, compte tenu de la résistance des classes dirigeantes.
Si la conception de la révolution (non pas sa nécessité mais ses formes) a changé du tout au tout, comment la conception même du parti communiste pourrait-elle s’inscrire dans la seule continuité. Si l’on ne peut plus « faire la révolution » dans les formes que l’on s’était si longtemps imaginées, comment ne pas envisager une rupture dans l’histoire du communisme au moins aussi profonde que celle qui s’est accomplie autour du grand exemple russe, autour de la Première Guerre mondiale ?
Et si l’on adopte cette démarche, alors les communistes contemporains ne peuvent pas éviter une double question. La première touche au fond de la définition même du communisme politique ; autour de quel projet, de quelle culture politique, de quelles pratiques, de quelles structures collectives construire de la dynamique politique proprement communiste ? Mais il vient aussitôt une seconde question. Ce qui a fait la force du communisme politique en France a tenu à ce que, entre le milieu des années trente et la Libération, il est parvenu à occuper une place centrale à l’intérieur du mouvement démocratique français ; en une décennie, il est passé d’un espace électoral national de 9% environ à une influence tournant, comme on l’a vu, autour de 20-25% de l’électorat ; de 1945 à 1978, le PCF est la première force à gauche et de loin. Pendant toute une période, la reconnaissance de la place du PCF était une manière de se situer franchement à gauche sur l’échiquier politique français. On choisissait le PCF parce que l’on s’y reconnaissait socialement (l’expression par excellence de la condition ouvrière) et parce que l’on y voyait le parti le plus à gauche et le mieux à même de rassembler la gauche.
Cette situation n’est plus du tout celle que nous connaissons : la vocation à rassembler majoritairement a été transférée sur le PS ; la position reconnue la plus à gauche a été transférée sur ce que l’on appelle couramment « l’extrême gauche ». En gros, l’influence communiste a été à ce point rognée sur sa gauche et sur sa droite qu’elle s’est marginalisée électoralement, à un point qui n’avait jamais été atteint, même aux périodes de plus grand sectarisme de l’avant-guerre. De ce fait, les communistes sont confrontés à un dilemme redoutable, qui mérite examen attentif et qui ne peut pas faire l’objet d’une réponse a priori. Comment faire en sorte que le collectif communiste puisse exister et qu’il puisse marquer de son empreinte l’espace de la transformation sociale qui, en France, n’a jamais é



Portrait. L’enfant maudit des bibliothèques fut aussi un enfant du pays. Du Luberon à la Bastille la figure du divin Marquis se détache sur le firmament des esprits libres.






































